PrĂšs dâun an et demi aprĂšs le coup dâĂtat militaire du 25 octobre 2021, le chaos rĂšgne Ă Khartoum. En cause : la rivalitĂ© entre le chef des paramilitaires, le gĂ©nĂ©ral Mohamed Hamdane Daglo, dit « Hemetti », et son rival, le gĂ©nĂ©ral Abdel Fattah al-Burhane, chef de lâarmĂ©e et dirigeant de facto du Soudan, qui a dĂ©gĂ©nĂ©rĂ© samedi en combats de rue, raids aĂ©riens et menaces par mĂ©dias interposĂ©s.
Les paramilitaires « ne sâarrĂȘteront pas avant dâavoir pris le contrĂŽle de lâensemble des bases militaires », a menacĂ©, sur la chaĂźne al-Jazeera, leur commandant, « Hemetti ». DĂ©ployĂ©es dans Khartoum depuis samedi matin, ses Forces de soutien rapide (FSR) ont dit avoir pris lâaĂ©roport international et le palais prĂ©sidentiel. Elles appellent dĂ©sormais lâensemble de la population, parmi laquelle les soldats, Ă se retourner contre lâarmĂ©e.
Le gĂ©nĂ©ral Abdel Fattah al-Burhane, lui, assure avoir Ă©tĂ© « surpris Ă neuf heures du matin » par une attaque sur son QG des FSR, son ancien meilleur alliĂ© que lâarmĂ©e qualifie dĂ©sormais de « milice soutenue par lâĂ©tranger » pour mener sa « trahison » et diffuser des « mensonges ».
Des deux cĂŽtĂ©s, câen est fini des nĂ©gociations feutrĂ©es sous lâĂ©gide de diplomates et autres discussions policĂ©es, lâarmĂ©e a mobilisĂ© ses avions pour frapper des bases des FSR Ă Khartoum. Hemetti, lui, a couvert dâinsultes son rival sur Al-Jazeera : câest un « criminel » qui a « dĂ©truit le pays », a-t-il lancĂ©.
Cela faisait des jours que la rue bruissait de rumeurs au sujet dâune guĂ©rilla imminente entre les deux camps. La violence allait exploser. Samedi 15 avril, les 45 millions de Soudanais se sont brutalement rĂ©veillĂ©s en plein cĆur du jeĂ»ne de Ramadan au son des tirs Ă lâarme lourde et des explosions quasi-ininterrompues, Ă Khartoum mais dans plusieurs autres villes Ă©galement. Selon un premier bilan du syndicat officiel des mĂ©decins, trois civils ont Ă©tĂ© tuĂ©s, dont deux Ă Khartoum et un Ă El-Obeid, dans le sud du pays.
Les deux camps sâaffrontent dĂ©sormais pour le contrĂŽle du siĂšge des mĂ©dias dâĂtat, selon des tĂ©moins, alors que le signal de la tĂ©lĂ©vision semble avoir cessĂ©. LâONU, lâUnion africaine, la Ligue arabe, Washington, tout comme Moscou, ont rĂ©clamĂ© une cessation « immĂ©diate » des hostilitĂ©s.
En quelques heures, les FSR ont annoncĂ© avoir pris lâaĂ©roport international de Khartoum, en plein cĆur de la capitale, puis le palais prĂ©sidentiel oĂč siĂšge habituellement le gĂ©nĂ©ral Burhane, ainsi que le palais rĂ©servĂ© aux hĂŽtes de lâEtat, un aĂ©roport du nord du pays et « dâautres bases dans diffĂ©rentes provinces ».
LâarmĂ©e dĂ©ment la prise de lâaĂ©roport mais assure que les FSR sây sont « infiltrĂ©es et ont incendiĂ© des avions civils, dont un de la Saudi Airlines » â un incident confirmĂ© Ă Ryad. Elle assure en outre avoir toujours le contrĂŽle du QG de son Ă©tat-major. De leur cĂŽtĂ©, les FSR appellent la population à « se rallier Ă elles » et affirment aux militaires quâelles ne « les visent pas eux, mais leur Ă©tat-major, qui les utilise pour rester sur son trĂŽne, quitte Ă mettre la stabilitĂ© du pays en pĂ©ril ».
Les habitants, eux, sont cloĂźtrĂ©s chez eux. « Comme tous les Soudanais, je reste Ă lâabri », a tweetĂ© lâambassadeur amĂ©ricain John Godfrey. « Lâescalade des tensions entre militaires jusquâĂ lâaffrontement direct est extrĂȘmement dangereuse. Jâappelle les hauts commandants militaires Ă cesser immĂ©diatement de se battre », a-t-il encore Ă©crit.
LâarmĂ©e accuse les FSR dâavoir dĂ©clenchĂ© les hostilitĂ©s en attaquant des bases de lâarmĂ©e « Ă Khartoum et ailleurs », a affirmĂ© Ă lâAFP son porte-parole, le gĂ©nĂ©ral Nabil Abdallah. Le gĂ©nĂ©ral Burhane a ajoutĂ© dans un communiquĂ© adressĂ© Ă al-Jazeera qâil avait Ă©tĂ© surpris « par une attaque sur (son) QG Ă neuf heures du matin », sans prĂ©ciser sâil sây trouvait ou sâil avait Ă©tĂ© Ă©vacuĂ©.
Les FSR disent elles avoir Ă©tĂ© « surprises au matin par lâarrivĂ©e dâun important contingent de lâarmĂ©e qui a assiĂ©gĂ© leur
camp de Soba », dans le sud de Khartoum, et les a « attaquĂ©es avec toutes sortes dâarmes lourdes et lĂ©gĂšres ».
Lors du putsch dâoctobre 2021, Hemetti et Burhane avaient fait front commun pour Ă©vincer les civils du pouvoir. Mais, au fil du temps, Hemetti â dont de nombreux hommes sont des ex-miliciens formĂ©s au combat dans la rĂ©gion du Darfour (ouest) â nâa cessĂ© de dĂ©noncer le coup dâĂtat. Ce dernier sâest mĂȘme rĂ©cemment rangĂ© du cĂŽtĂ© des civils â donc contre lâarmĂ©e dans les nĂ©gociations politiques â bloquant les discussions et donc toute solution de sortie de crise au Soudan.
Pour les experts, les deux commandants
faisaient monter les enchÚres alors que les civils et la communauté internationale tentent de leur faire signer un accord politique censé relancer la transition démocratique.
Le diffĂ©rend entre les deux hommes forts porte sur lâavenir des paramilitaires: lâarmĂ©e ne refuse pas leur intĂ©gration aux troupes rĂ©guliĂšres, mais veut imposer ses conditions dâadmission et limiter dans le temps leur incorporation. Le gĂ©nĂ©ral Daglo, lui, veut une inclusion large et, surtout, sa place au sein de lâĂ©tat-major.
